Psycho - impatience

Après des années vouées au culte de l’immédiateté dans notre société, savoir attendre serait-il le nouveau courant ? Un autre rapport au temps s’installe, plus enclin au moment présent et propice à la création.
Un mouvement est en train de naître, une réaction aux années, inaugurées en fanfare avec le slogan de Mai 68 : “Obtenir tout, tout de suite.” Un mantra qui a encore pris de la vitesse avec la tendance lancée par la mode du see now, buy now. Traduire : plus besoin que les collections présentées lors des défilés soient en boutique, on peut désormais les acheter avant même que les mannequins aient quitté le podium. Autre exemple : Amazon, le géant de la distribution, a lancé sur les campus américains, Instant Pickup, un nouveau système qui promet la récupération de produits, seulement deux minutes après les avoir commandés sur l’appli mobile dédiée, paraît-il. Et à en croire une étude du fabricant de caisses automatiques et d’automates bancaires, Wincor Nixdorf, l’attente est une raison majeure d’abandon d’achat en magasin pour un quart des Français. Une société où tout le monde peut obtenir tout de suite, accentuée par Internet. Pourtant, on assiste à un changement par rapport au temps. Attendre pour un objet, un service est-il devenu le luxe ultime ? Il semblerait que oui. Quand l’instantanéité s’est démocratisée par la magie d’un clic, on veut sortir de cette frénésie, se singulariser, prendre le temps. À New York, certains restaurants très courus n’acceptent plus de réservations. Attendre est maintenant une affaire de fierté, comme si le simple fait d’avoir patienté dans la file devenait une noble occupation. On retrouve aussi le plaisir anxieux de la photographie argentique qui nous oblige à attendre que les photos soient développées, au lieu de les voir dans la seconde sur l’écran de notre téléphone, à peine prises. Et l’attrait de la génération Y pour le fait main procède de ce désir de ralentir. Rien de beau ne se crée dans l’urgence. Sans doute est-ce pour cela que l’artisanat se rapproche de plus en plus du monde de l’art, où la lenteur est une vertu cardinale. “Attendre permet de devenir l’auteur de sa propre vie”, a affirmé dernièrement le philosophe Nicolas Grimaldi. De même l’objet que l’on attend – une pièce fait main ou tout simplement un livre que l’on a commandé par exemple – habite notre imagination. Et le temps que l’on passe à le fantasmer contribue à augmenter non pas la possession mais le désir.

Ralentir en chiffres
58 % des Français disent vouloir ralentir leur rythme de vie.
73 % ont conscience de passer de moins en moins de temps ensemble, contre 60 % il y a cinq ans.
Source : Ipsos, 2012.

Revenir à soi
Ralentir à une raison existentielle. “Car l’urgence dans laquelle nous vivons est un cercle vicieux qui s’explique par le biais émotionnel, souligne Éric Albert, psychiatre et spécialiste du stress. Toute émotion, positive ou négative, accélère notre tempo : le cœur bat plus vite, la respiration se raccourcit, l’adrénaline nous met en mode réactif et contracte notre sensation de durée. Ce bombardement de stimuli provoque une jouissance, du plaisir mais pas du bonheur, car celui-ci exige que l’on donne du sens aux choses.” Fanny Auger, consultante en mode et à la tête de la School of live à Paris, une école de cours du soir pour adultes “où l’on apprend tout ce que l’on n’apprend pas à l’école” jure que prendre son temps est devenu un acte de résistance. Passionnée de littérature et de conversation, elle est aussi l’auteure de Trêve de bavardages et Retrouvons le goût de la conversation, publié cette année aux Éditions Kero. Elle ne parle jamais de “bonheur”, comme dans tous ces livres de développement personnel. Selon elle, la notion est galvaudée et elle déteste ce diktat, cette injonction permanente à être heureux. En revanche, elle considère  vraiment le temps comme un cadeau, à s’offrir de temps en temps. “Nous sommes constamment sursollicités, il peut suffire parfois de se déconnecter, de couper son portable, précise Fanny Auger dans son livre. On peut aussi se demander quelles activités nous aimions faire durant l’enfance, et que nous ne faisons plus depuis longtemps. Peu importe ce que l’on met en place, chacun fait ce qu’il peut et chacun doit inventer sa propre version du plaisir personnel.”

Développer la créativité
Steve Jobs, un homme célèbre pour son absence total de patience, connaissait les vertus de l’attente. Lorsqu’il travaillait avec les architectes à la conception du campus d’Apple à Cupertino, dans la Silicon Valley, ce névrosé du détail s’était penché sur le temps d’attente à la cafétéria. Il fallait que celle-ci ne soit pas trop longue, bien sûr, ce qui aurait détourné les amateurs de café, mais, surtout, qu’elle ne soit pas trop courte. Car il savait que c’est dans ces moments où l’on se trouve disponible pendant quelques minutes que peut s’engager une conversation, et que peut, jaillir l’idée d’une innovation technique ou marketing, ce qui n’aurait jamais pu se produire si chacun était resté à son bureau. Ou si l’on était servi trop vite. De l’attente comme instrument de la créativité. Et curieusement, ralentir ne prend pas de temps, mais en donne. Cette capacité, toute personne la porte potentiellement en elle.

Fanny Auger

Fanny Auger

Après une carrière internationale de commerciale dans le secteur du luxe reconvertie en consultante, passionnée de littérature, Fanny Auger a vécu au Moyen-Orient et en Italie. Elle pose ses valises à Paris en 2010 et en 2013 ouvre School of Life, un lieu pour apprendre tout ce qu’on n’apprend pas à l’école, notamment l’art de la conversation, auquel elle vient de consacrer son premier livre, Trêve de bavardages.