Nicolas Jurnjack

Alors comment est-il en vrai, ce maître des backstages ? Snob, mondain ? Bah, on ne passe pas plus de trente ans sur la planète mode sans en porter les stigmates. Telles ces expressions faisant la part belle aux anglicismes ou une certaine vision du monde en grand. Dédaigneux, alors ? Ah non. Plutôt direct même. Dense et léger. Et drôle. Impossible de le prendre au sérieux avec ses yeux rieurs et ce très léger accent du Sud qui ne l’a jamais totalement quitté. Il déploie aussi de façon très naturelle, cette politesse extrême malgré l’air glacial des cités qui continue à lui souffler dans le dos. Cet air qui l’a élevé et qui fit que tout devint pour lui une question de vie et de mort. S’enfuir à toutes jambes de son milieu violent, se faire accepter coûte que coûte par le microcosme parisien des studios. Non sans mal. Alors qu’il faisait le pied de grue à la réception des magazines, “la cause d’un gamin de 18 ans venu des HLM du nord de Marseille n’intéressait personne”, explique-t-il dans son livre de conversations (1) que tout jeune coiffeur ambitieux devrait avoir pour lecture de chevet. Encore une question de vie ou de mort quand il risque la catastrophe d’une coiffure haut perchée fixée par une seule et pauvre épingle, sur Naomi Campbell lors du show décisif d’Alexander MC Queen pour Givenchy.

Mais qu’est-ce qui pousse aujourd’hui l’homme à la centaine de couvertures de Vogue à se rapprocher des coiffeurs ? Un projet fou. L’envie de transmettre. D’offrir aux autres les opportunités et la culture qu’il a dû arracher par la force, lui qui a lu son premier livre à 18 ans, Au bonheur des Dames, trouvé dans la rue. Puis, qui ne s’est plus arrêté, enchaînant les classiques de la littérature et de la philosophie, les ouvrages historiques sur la coiffure et biographies de peintre. “Je voulais savoir ce que les artistes avaient dans la tête. Lire me donnait une légitimité”, analyse-t-il.

1994
Exposition au Louvre de Paper Hair. Coiffure en papier sur Olga Pantushenkova par Jeanloup Sieff, trois réalisations de Nicolas Jurnjack, sélectionnées par un jury prestigieux et exposées huit semaines.

2003
Directeur artistique beauté pour Vogue Australie : réalisation des couvertures du journal, des concepts beauty stories et shooting des plus grandes célébrités.

2017
In the Hair, son livre en français et anglais, une conversation sur le cheveu et la coiffure.

L’utra-perfectionniste Nicolas Jurnjack ne veut noyer personne sous les paillettes : le talent c’est avant tout des heures et des heures de travail, de réflexion, de remise en question à la recherche de l’inspiration. Et le coiffeur reste la dernière roue du carrosse des shows. Il doit sans cesse s’adapter, se plier aux contraintes, être malléable, ravaler son égo. Mais aujourd’hui, ce prince des studios ne supporte pas que la coiffure ne fasse plus rêver et que la France perde son leadership. La fameuse French Touch est en train de déserter la mode. Derrière le fleuron des marques françaises, les créateurs ne s’appellent-ils pas Alexander Mc Queen, John Galliano ou Stella Mc Carney ? Pareil pour la scène coiffure, de moins en moins tenue par des Français. Nicolas est triste de voir que le métier qui l’a sauvé, l’a construit, n’intéresse plus personne en 2017, de constater que le CFA Henry Croizat va fermer. “J’ai rencontré les directeurs d’établissement et responsables de chambre des métiers de Paris : sur 2000 inscris l’an dernier en coiffure, seulement 150 se sont présentés au CAP. Pas très étonnant quand on voit que ce qui est enseigné est inapplicable en salon. Ne vaudrait-il pas mieux leur apprendre à réaliser la coiffure de Beyoncé qu’un modèle de concours sur tête malléable ? N’est-ce pas plutôt ce qui fait rêver les jeunes et les clientes en salon ?”, soupire-t-il. Alors justement celui qui a coiffé les plus grandes stars est aujourd’hui prêt à partager son savoir-faire pour sublimer toutes les femmes. Afin qu’elles sortent de chaque salon heureuses et transformées. N’est-ce pas là le Graal ? Aujourd’hui, Nicolas se démène pour créer une formation complémentaire à la coiffure, à l’exemple de ce qu’a fait Thierry Marx pour la cuisine. Alors que d’autres rechercheraient lauriers et prospérité, Nicolas Jurnjack prend son bâton de pèlerin.

Un tel programme ne donnerait-il pas à tous le goût du métier ? Et de nouvelles ailes pour l’élever ?

Laure-Emmanuelle Bonilla