Séparer les hommes des femmes, une lubie ségrégationniste ? Plutôt, un nouveau mode de vie dans les salons, et un retour en force du service homme. Unique, dédié et hautement rentable.

C’est fini, les hommes ne veulent plus être mélangés aux femmes. Ils recherchent un endroit bien à eux. Cosy. Dans un décor au masculin. La solution : ouvrir un barber shop ou développer un corner homme. Les salons sont de plus en plus nombreux à choisir cette seconde option. Pour leur plus grand profit.

Quand il y a un peu plus de trois ans, Tibault Trépeau a créé le local 35 au Cap Ferret (33), il l’a d’emblée pensé ainsi. Un salon mixte, mais séparé. D’un côté les hommes, de l’autre les femmes. Ambiance boudoir à l’étage chez les unes, matériaux brut et vintage chez les autres. “Les hommes n’ont pas envie d’entendre les ragots féminins, explique Tibault. Ils aiment avoir une certaine intimité. Et cela concerne tout le monde et toutes les classes d’âge : de 20 à 60 ans, du Parisien en vacances au client du coin qui n’a pas envie de se retrouver à côté de sa femme.” Pas question non plus pour les hommes de s’immiscer dans l’espace au féminin. “C’est agréable, ils se voient de loin mais ne se côtoient pas”, ajoute Thibault. Les hommes apprécient de ne pas être gênés par le bruit des sèche-cheveux et de pouvoir se faire tailler la barbe au calme. Mais aussi de parler tranquillement entre eux, d’alcool, de leurs projets de soirée, de leurs problèmes avec les femmes, a constaté Thibault Trépeau qui, en tant que formateur et porte-parole pour Redken, a participé aux animations barber truck dans Paris pour le lancement de la ligne Redken Brews. Les camions sillonnaient les plus belles avenues de la capitale pour faire découvrir les produits et offrir des prestations gratuites de barber et styling. “Un vrai concentré de testostérone !”, s’exclame-t-il.

Combien ça coûte ?
Pour l’installation d’un corner homme, le budget le plus important reste l’achat du fauteuil barbier, entre 800 et 1 700 euros selon les marques et les modèles. La plupart des coiffeurs utilisent du mobilier de récup et bricolent eux-mêmes leur déco. Tibault Trépeau estime avoir investi 5 à 6 000 euros dans son corner barbier qu’il amortit sur sept ans.

À retenir : en partenariat avec Salon Ambience, la marque de produits au masculin, Défi pour Homme propose un univers complet : fauteuils massifs ou vintage, mobilier aux teintes foncées (Wengué). Compter moins de 2 000 euros pour un espace complet jusqu’à près de 5 000 euros pour du matériel premium. Certaines offres permettent de combiner produits, mobilier et formations spécifiques pour que les uns remboursent les autres…

Une intimité retrouvée

Dans un lieu privé, les hommes sont plus à l’aise pour les épilations légères, entre les sourcils, sur le haut de la joue ou derrière l’oreille. “Entre hommes  ça fait rigoler, mais pas avec les filles à côté”, ajoute Thibault.

Chez Two Coiffure à Gardanne, près  de Marseille, Christophe n’a pas hésité à aller plus loin, en proposant à l’étage, une cabine privée au masculin. “Un espace VIP haut de gamme avec un appareil à vapeur pour la barbe, de façon à renforcer l’effet serviette chaude et ramollir le poil. Cela permet ainsi un cérémonial plus long.” Chacun choisit son ambiance musicale grâce à des enceintes Bluetooth tout en dégustant un thé ou un café de qualité. Le canapé peut accueillir des amis. Mais ceux qui recherchent la tranquillité et la détente ne sont pas obligés de parler. Christophe envisage même d’y développer plus tard, les soins esthétiques au masculin. Au rez-de-chaussée de son salon mixte, derrière un retour de meuble de revente, il a installé deux fauteuils Barbiers sur 5 m2 de sol en carreaux ciments et décoré un mur de briques, façon appartement new-yorkais. “Et ça a tout changé dans le salon”, s’enthousiasme-t-il. Cette initiative n’a pourtant pas été motivée par une demande spécifique de sa clientèle masculine. Christophe explique avoir tout simplement suscité le besoin. “En proposant ce service, j’ai créé la demande et une dépense supplémentaire de la part de mes clients que j’ai progressivement amené, tout comme moi, à porter la barbe.” Maintenant, ce sont ses clientes qui sont jalouses et lui reprochent de passer trop de temps avec les hommes. Certaines se verraient même bien à leur place, si elles pouvaient…

Une fidélité assurée

Voilà quarante ans que DG Coiffure de Gradignan (33) sépare les hommes des femmes avec deux entrées différentes, même si depuis, la cloison intérieure a été abattue. Mais lorsque Dominique a repris le salon, elle s’est bien gardée de changer les choses. Au contraire, elle les a accentuées, il y a deux ans, en renforçant le pôle rasage grâce aux rituels American Crew (avant la barbe se faisait sans plus de cérémonial, en même temps que la coupe). Ce qui lui a permis de renouveler et rajeunir sa clientèle. Pour autant, les habitués sont restés. Car Virginie, la responsable du salon le confirme : “Les hommes sont fidèles.” Du moins à leur coiffeur. Certains viennent dans le salon depuis sa création. Chaque année le tarif augmente, mais ce n’est pas dissuasif. Le nouveau protocole bien-être au masculin a encore accru la fidélité et la fréquence des visites. Les nouveaux venus, les plus jeunes, sont devenus des clients assidus. “Avant on notait déjà une belle constance, mais aujourd’hui, ils reviennent encore plus souvent”, note Virginie. Les hommes apprécient ces moments de détente. Si le salon a toujours eu une cabine esthétique, plus souvent prisée par les femmes, depuis le développement du service barbier, elle ne désemplit pas. Les hommes n’hésitent pas à se faire en plus d’une manucurie, une épilation des sourcils, mais aussi du dos et du torse. “Et quand ils y ont goûté, ils n’arrêtent plus”, souligne Virginie.

Des consommateurs convaincus

Quand Damien Dussert a ouvert un corner barbier dans son salon Why not, à Voiron (en Isère), il a fait le même constat : les hommes sont très fidèles à leur coiffeur et viennent de loin pour se faire chouchouter par Damien. “J’ai une importante clientèle de chefs d’entreprise auxquels j’ai conseillé de porter la barbe. Maintenant, ils reviennent tous les quinze jours pour l’entretenir.” Pour répondre à cette nouvelle demande, il a alors dû adapter ses horaires en ouvrant plus tard. Damien avoue pourtant pratiquer les tarifs les plus élevés de sa ville : 45 euros le forfait coupe et barbe contre 25 à 30 euros chez ses concurrents. Donc en plus d’être fidèle, l’homme une fois satisfait, ne regarde pas à la dépense.

“Je suis surprise : les hommes viennent plus régulièrement que les femmes. Ils prennent rendez-vous d’un mois sur l’autre et consomment davantage que les femmes. Ils sont moins regardants sur les prix pour eux alors qu’ils trouvent le brushing de leur femme vraiment trop cher”, s’amuse à constater Sissi de Pau dont le salon très sixties fait côtoyer sur 30 m2, dans un esprit
de parfaite parité, une place fille ultra girly et un fauteuil barber au look biker. Cependant, il arrive que ce soit la femme qui achète pour son homme. La femme est souvent prescriptrice, souligne Marian Lefrevre (salon Zalla Création à Cherbourg) : “Elle nous amène ses amis, son conjoint. Elle aime offrir un produit, une prestation.”

Une nouvelle rentabilité

Ouvrir un corner homme permet au salon de se différencier de la concurrence et de se créer une identité forte. Et de fait, cela booste le chiffre d’affaires. Chez Damien Dussert, les deux fauteuils hommes, installés il y a bientôt deux ans (contre dix fauteuils dames), représentent maintenant 40 % de son chiffre d’affaires. Et pour Christophe à Gardanne, “le changement a été stratosphérique” : il a relevé une augmentation de plus de 55 % du CA homme le mois de l’ouverture de son corner au masculin. Depuis, il enregistre une progression toujours plus grande, de plus de 106 % en février. “Au début, j’avais visé six protocoles de barbe par semaine pour être rentable. J’en suis à 18 protocoles sur trois jours, s’enthousiasme-t-il. À 22 euros le service, le calcul est vite fait. Et moi qui avais peur d’être trop cher !”

Tous s’accordent sur un point : quand le service est de qualité et que l’homme est satisfait, il est prêt à y mettre le prix. Chez Georges, à Villefranche-sur-Saône, pour faire face à l’affluence suite à l’installation de deux fauteuils Takara Belmont, (la rolls du fauteuil de barbier !), il a dû former deux collaboratrices supplémentaires à la barbe. “L’homme a changé, il aime prendre soin de lui. Mais il est très attentif à la qualité. Pour que ce marché perdure il faut des professionnels bien formés, c’est du travail de précision. Il est également important de garantir une hygiène parfaite”, souligne-t-il. À partir de là, l’homme se sent rassuré et se laisse choyer. Certains vont jusqu’à s’endormir dans le fauteuil de Georges ! Font-ils d’aussi beaux rêves que lui ? Car à l’exemple de tous ceux qui se sont lancés dans l’aventure, l’ouverture d’un espace au masculin a totalement changé sa vision du métier. En cent fois mieux, évidemment !

Du personnel spécifique
Attention, le service homme ne suscite pas l’attrait de tous les professionnels. Quand Marian Lefevre (Zalla Création à Cherbourg – photo ci-dessous) a ouvert son espace au masculin, elle a souhaité former l’ensemble de ses collaboratrices à ce nouveau service. Certaines n’ont pas voulu adhérer et sont parties. D’autres sont venues les remplacer. Marian reste vigilante, il faut garder une certaine distance entre les coiffeuses et les clients. Il y a un minimum de retenue : on adopte le vouvoiement et on ne les appelle pas par leur prénom. Ce qui n’empêche pas le salon chic et tendance de “cartonner” : le mois dernier, les services pour homme représentaient 49 % du chiffre d’affaires du salon (contre 20 % avant) et les chiffres sont en constante progression.

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